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Le conseil bien-être des experts

entre le dit et l'indicible( séminaire de Sexoanalyse . Nice 24 25 juin 2011

 


Entre le dit et l'indicible

 

 

Ce qui se concoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire , arrivent aisément ( Nicolas Boileau)

Et pourtant Ludwig Wittgenstein dans le tractatus logico-philosophicus) affirme : ce dont on ne peut parler, on garde le silence . Il l'appelle l'indicible .

 

Entre les deux , se glisse naturellement le non-dit .

 

 

 

 

 

le dit:

 

 

 

Dans le LITTRE :
nom masculin Mot, propos, maxime, sentence.

Dans la poésie du moyen âge, il signifiait Fable, conte.» Le dit du boeuf »

Ce mot est utilisé avec bien des significations

 

« Tout est dit, tout est expliqué, convenu».

Tout est dit, signifie quelquefois tout est fini, terminé. Tout est dit, le pauvre malheureux a cessé de souffrir.

Voilà qui est dit, voilà qui est arrêté.

C'est une chose dite, c'est une chose résolue.

C'est bien dit, s'emploie pour marquer approbation.

Je ne veux pas qu'il soit dit que.... il ne sera pas dit que.... c'est-à-dire je ne veux pas que telle ou telle chose arrive.

Se le tenir pour dit, ne plus oser revenir à la charge. Il se le tint pour dit, et n'en parla plus.

Se tenir pour dit, être assuré que....

Citation: Je saurai, de ma part, expliquer ce silence, Et me tiendrai pour dit tout le mal que j'en pense , Molière le misanthrope . V, 2

 

Terme de pratique. Ledit sieur, ladite maison, audit lieu, mondit seigneur, locutions employées pour rappeler qu'il a été déjà question de ces personnes, de ces choses.

 

C'était un grand homme, maigre, jaune, poli, qui ne laissait pas d'avoir des dits et des naïvetés étras et des naïvetés étranges , SAINT-SIMON , 74, 215

 

C'est un normand, il a son dit et son dédit. Une vieille coutume normande permettait d'annuler ou de ratifier un contrat dans les vingt-quatre heures qui suivaient ; de là la locution : avoir son dit et son dédit, être sujet à se dédire, à revenir sur sa promesse.

 

Terme d'ancienne procédure. Pièce exposant les faits.

Citation: J'écris sur nouveaux frais : je produits, je fournis De dits, de contredits, d'enquêtes, compulsoires.... , RAC. , Plaid. I, 7

 

Ce simple mot exprime donc surtout l'évidence, ce qui est passé . Sur lequel on ne revient pas .

Le dit s'exprime par des mots , mais aussi des attitudes, des mimiques .

 

Le dit peut être véhiculé directement par la parole , ou la technologie , très utile quand les individus sont communiquants, avec une ouverture d'esprit, ce qui veut dire qu'ils aient plus de considération pour leur interlocuteur que pour les mots échangés. A chaque fois que nous essayons de convaincre quelqu'un, nous avons tendance à faire passer notre propos avant l'intégrité de celui à qui nous nous adressons.

Quand deux individus communiquent, ils mettent en oeuvre deux modes de transmission des messages :

 

Le verbal: Ce sont les mots et leur sens. Autrement dit, c'est la sémantique. Contrairement à toute attente, celle-ci ne représente que 10% environ de la transmission du sens du message.

 

Le non-verbal:Les 90% restants sont assurés par le non-verbal représenté pour une grosse moitié par les gestes et les mimiques et pour une petite moitié par l'intonation de la voix. La façon de dire modifie considérablement le sens des mots . Par exemple quand quelqu'un nous fait une remarque, le simple mot "merci" que nous lui retournons peut, selon le ton, être un signe de gratitude (quand la remarque était agréable)... ou un air de dire "toi tu ne perds rien pour attendre!" (quand la remarque était très déplaisante). Le même mot revêt culturellement plusieurs sens selon le non- verbal qui l'accompagne.

 

Contrôler le non-verbal est illusoire : Le non-verbal inclut des paramètres comme le diamètre des pupilles, les variations de couleur de la peau, les odeurs corporelles, d'infimes variations du rythme verbal, respiratoire, cardiaque, du regard... il n'est donc jamais totalement contrôlable.


 

Il est illusoire de croire qu'il se restreint à quelques attitudes simples telles que le regard ou que le croisement des bras ou des jambes. Il est un reflet multiple de ce que l'on pense. Pour l'améliorer, le meilleur moyen est de penser différemment et d'être authentique.

L'authenticité existe spontanément quand on augmente sa lucidité. Une plus grande lucidité nous amène à penser différemment à propos de notre interlocuteur qui, contrairement à ce qu'on croit, gagne toujours à être connu.

Quand le verbal et le non verbal sont en correspondance, l'échange d'information est beaucoup plus performant. On parle alors de congruence. C'est le cas dans la communication.

Quand le verbal et le non verbal divergent, l'information subit beaucoup de distorsions. Elle est mal transmise. C'est le cas de la relation.

 

 

Pourquoi les gens font des grimaces et s’agitent-ils en parlant? Souvent pour accentuer ce qu’ils disent, mais parfois pour démentir. Le paradoxe naît de cette deuxième situation où on ne sait plus quoi prendre et comment prendre. Cette divergence et ce contraste sont sources d’humour, de créativité, mais aussi d’angoisse dans le dilemme où on ne sait plus que croire ou répondre.

 

Un ballet chorégraphié est aussi une communication verbale d’une histoire, avec son vocabulaire et sa grammaire, tout comme un concerto qui orchestre la lutte d’un instrument contre tous les autres instruments, ainsi qu’une symphonie où tous les instruments jouent de la même voix.

 

Tous les arts picturaux sont de l’ordre d’une communication non verbale avec sa sémantique(relation signifiant-signifié), sa syntaxique (relation signe-signe) et sa pragmatique (relation signe-effet). La sémantique, la syntaxique et la pragmatique sont les trois branches des théories et pratiques de la communication.

 

Le langage est donc une représentation analogique: la progression est continue entre la représentation et ce qui est représenté (comme les chiffres romains de I à III par exemple). Ensuite, il faut passer par un code ou convention pour exprimer la quantité, comme «V» pour cinq, «X» pour dix et ainsi de suite, qui n'ont pas de relation analogique entre le représenté et la représentation.

Le langage est une représentation directe analogique, comme les icônes, les vitraux et la Passion jouée sur les parvis des cathédrales sont des formes de communication non verbale pour représenter des scènes religieuses et raconter les épisodes marquants de l'histoire chrétienne.

Dans la communication dite non verbale, Ray Birdwhistell a inventé le concept des «mimiques» . Ce concept recouvre l'ensemble des gestes , postures et mouvements corporels qui expriment le contexte de la relation en cours . Edwards Hall avança le concept de «proxémique» ,distances spatio corporelles entre les locuteurs, et réfléchit sur l'usage et les significations des silences dans une relation . Erwin Goffman , lui, travailla sur la représentation de soi à travers l'habillement, l'élocution, toutes informations non verbales données par les interlocuteurs .

Le contexte rend signifiantes et significatives les interactions entre les actants. Elle exprime le type de relation qu'ils entretiennent . C'est dans ce sens que tout comportement est communication d'après Grégory Bateson. Ce qui veut dire encore : on ne peut pas ne pas communiquer, tout individu replié sur lui même et muet, communique par sa posture son refus de communiquer .

Il y a le langage de la signification , riche en informations et pauvre en contenus humains et le langage du «sens» riche en contenus humains et pauvre en significations.

Dans la communication humaine, c'est le contexte du langage qui donne un sens au texte de la langue, pour une relation en cours.

La bande dessinée en est un bon exemple du langage exprimé par le dessin et de la langue des mots dans les phylactères ou bulles.

Un autre exemple significatif du langage non verbal : l'Ikébana japonais: branche sèche et décharnée (roulée par les vagues en Camargue, puis rameau de bourgeons duveteux, puis fleurs du Printemps et jeunes fougères d'un vert vif "ce bouquet est bien plus qu'un simple ensemble de fleurs". Sans rien dire, ce bouquet présente la mort, la naissance, l'explosion de la vie


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'indicible :

 

 

 

C'est ce qu'on ne peut pas exprimer; ce que l'on ne peut pas dire ,le corps ne parle pas davantage .

 

 

l'indicible est au delà des mots et s'empêche même de s'avouer par du non - dit .

 

Il y a le dit et le penser intime qui peut être l'indicible et même ce que l'on ne peut même pas se dire à soi même .

 

 

L'indicible est ce qui ne peut être dit, ce dont le discours ne peut se saisir. Il n’empêche que l’homme s’essaie à le décrire, mais les mots n’y suffisent pas.

 

Si j'ai écrit ce moment, c'est parce qu'il était impossible à dire. L' écriture commence là où s'arrête la parole et c'est un grand mystère que ce passage de l'indicible au dicible.

Hygiène de l'assassin Amélie Nothomb

«Et nous parlons tous. Nous nous trahissons, nous exhibons notre coeur, bourreau de l'indicible , chacun s'acharne à détruire tous les mystères en commençant par les siens .» Précis de Décomposition (1949)
Cioran

On peut dire d’une chose ce qu’elle est, mais cet étant est fonction d’un vocabulaire particulier, pour un mode de pensée donné. La chose n’est-elle pas en effet plus que ce dont on peut en dire? N’y-a-t’il pas une différence entre une définition et ce qui est en-soi?

 

Dans Harry Potter, il y a un personnage appelé « Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom », c’est Voldemort, et l’on nous précise bien, dès le premier livre, que Harry, lui, n’avait pas peur de prononcer son nom.

Ceci est très révélateur de la façon dont nous nous situons face au nom, nommer ou ne pas nommer quelqu’un , nommer ou ne pas nommer Dieu.

Nous savons que dans l’Ancien Testament, Dieu a révélé son Nom. Et lorsque saint Thomas d’Aquin s’interroge, au début de la Somme, sur quel est le nom qui convient le mieux à Dieu, il répond « ce nom Celui qui est (d’Exode 3,14) est le nom de Dieu qui lui convient le mieux ». Et pourtant ce nom on ne le dit pas, on ne le prononce pas, on le ne le lit pas.

 

"Tu peux l'appeler Voldemort, Harry. Nomme toujours les choses par leur nom. La peur d'un nom ne fait qu'accroître la peur de la chose elle-même." tome 1 Harry Potter à l'école des sorciers.

 

Mais il y a plus que des mots dans une chose, c’est à dire peut-être l’essentiel qui est la chose elle-même. Faut-il pour autant se dispenser d’en parler? Bien-sûr que non, car nous ne dirions plus rien, et dans ce qui est dit, il y a de la vérité. Mais celle-ci n’est qu’une partie de ce que l’homme ne peut pas connaître dans sa totalité, ce que nous pourrions appeler mystère.

 

Pour Wittgenstein, on ne peut tout dire. L’indicible existe : il se montre, c’est le mystique. Wittgenstein dit clairement qu’il y a de l’indicible, et on ne peut pas simplement mettre (ça) sur le compte de l’ironie ou quelque chose du genre.

L’inexprimable n’est certes pas de l’ordre du sens que l’on puisse dire clairement dans le langage car nous pourrions à ce moment- là le dire, mais il existe bel et bien ; telle est la nature, par exemple, de l’étonnement devant l’existence du monde.

Or, quel est l’idiome qui pointe ici vers le silence de l’inexprimable et de l’indicible? Ce n’est autre chose que le langage idéal de la science qui présuppose syntaxe logique et référence.

 

Le langage chez Wittgenstein se situe entre un langage logique sensé, qui porte sur des références et des faits dans le monde, et un silence, qui pointe vers la limite du langage, et montre comment l’indicible existe et qu’il doit être pris en compte dans une perspective mystique.

Wittgenstein est contre la philosophie traditionnelle où les philosophes perdent leur temps à réfléchir sur de faux problèmes. Les propositions philosophiques sont dépourvues de sens, car elles reposent sur un mauvais usage du langage ordinaire qui est par définition trompeur.

 

La conclusion que tire Wittgenstein à la fin de son livre : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence » (p.107, aphorisme 7).

 

 

Nous pouvons dire que pour Wittgenstein, il existe une limite infranchissable entre ce qui peut se dire et ce qui ne peut se dire. Il élabore donc une distinction entre l’exprimable et l’exprimé. Tout discours sur l’inexprimable est dépourvu de sens. L’inexprimable est inclus dans l’exprimé lui-même. Par conséquent, ce qui ne peut pas se dire, peut se montrer.

Il ne s’agit pas ici de se taire, mais de garder le silence sur l’inexprimable, pour seulement le montrer dans l’exprimé. L’indicible a donc toute sa place...

 

Dans un autre endroit du Tractatus, nus lisons ce qui suit :

4.114 - « [La philosophie] doit marquer les frontières du pensable, en partant de l’impensable. Elle doit délimiter l’impensable de l’intérieur par le moyen du pensable.

4.115 - « Elle signifiera l’indicible en figurant le dicible dans sa clarté. »

4.116 - « Tout ce qui peut proprement être pensé peut être exprimé. Tout ce qui se laisse exprimer se laisse exprimer clairement. »

6.522 - « Il y a assurément de l’indicible. Il se montre [...] »

Aucune ouverture profonde ne peut exister entre le dicible et l’indicible, ainsi en est-il de l’énigme telle qu’elle est comprise par Wittgenstein. « Quasi synonyme de l’ineffable, écrit A. De la Motte, de l’innommable, de l’indescriptible ou de l’indéfinissable, l’indicible met à la surface ce qui se soustrait au langage, ce qui se dérobe à l’expression langagière. »4

6.5 - « D’une réponse qu’on ne peut formuler, on ne peut non plus formuler la question. Il n’y a pas d’énigme. Si une question peut de quelque manière être posée, elle peut aussi recevoir une réponse. »

Le langage ordinaire et naturel, étant donné sa souche non logique, ne peut rien dire de vrai sur le problème de la vie, tout ce qui s’en dit est dénué de sens. La vérité est donc étrangère au champ du langage. Le vrai est par conséquent extirpé en quelque sorte de celui-ci et identifié à l’Indicible. Le langage se pose donc par définition et par essence comme étant impuissant à dire le vrai.

 

L’exprimable, c’est tout ce qui peut être énoncé d’une façon sensée. Or, pour Wittgenstein du Tractatus l’indicible est le plus important dans la réalité : c’est le domaine de l’éthique, de l’art, des valeurs, etc. « Le livre se clôt, sur une injonction au silence ». Wittgenstein insiste sur l’importance de l’indicible.

 

Le silence exprime ici l’expérience douloureuse de l’impuissance de la pensée elle-même. Le domaine de l’indicible n’est pas vide, mais il n’est pas à la portée du langage car il n’est pas accessible à la pensée. Ce n’est pas le langage qui est insuffisant, mais c’est en toute évidence la pensée.au delà du mot,


 


 


 

 

 

 

 

Peut-on penser hors du langage? PL 1997

 

Ludwig Wittgenstein fonde sa réflexion philosophique sur un éclaircissement des règles du langage. Le « premier » Wittgenstein est un logicien, parfois perçu comme positiviste. De fait, son premier texte, le Tractatus Logico Philosophicus ne laisse aucune place à ce qui n’est pas logique. Le second Wittgenstein en revanche est plus ambigu et ouvre la voie à une réflexion sur la mystique.

 

Souffrance et logique.

La 1ère guerre mondiale bouleverse le monde de Wittgenstein. Engagé volontaire, il découvre la souffrance et les évangiles. En même temps, il réfléchit à la possibilité de créer un outil philosophique aussi rigoureux et précis que l’outil mathématique. C’est dans cette optique qu’il rédige le Tractatus Logico Philosophicus. Implicitement, dans ce texte froid qui laisse peu de place à l’émotion, Wittgenstein distingue deux mondes. Le monde dont on peut parler et celui dont on ne peut pas parler. Le premier est régi par les lois du langage et de la logique. Le second est un monde hors du langage, hors de la logique, un monde auquel on peut croire mais qu’on ne peut décrire faute de disposer d’un langage adequat. Wittgenstein ne se contente pas de critiquer un langage particulier. Il expose les limites logiques de tous les langages. S’il est des choses dont on ne peut pas parler, ce n’est pas que nous n’ayons pas les mots (il suffirait de les inventer) mais parce que le langage possède des contraintes qui font sa force et sa limite.

 

Pour le Tractatus Logico Philosophicus, la rigidité logique laisse la place à des propositions qui sont en dehors de la logique. Ces propositions peuvent être purement et simplement écartées de la discussion. C’est ce que suggère la fin du Tractatus : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire » Le Tractatus conduisit à de nombreuses interprétations, notamment celle des positivistes du Cercle de Vienne pour qui ce qui n’est pas exprimable selon les règles de la logique n’a pas de sens et on ne peut donc rien en dire. Dans ce cas, exprimés dans un langage courant, les émotions, les sentiments, les expériences mystiques voire sexuelles, n’ont pas de sens. Wittgenstein n’a donc rien à en dire. En cherchant à en parler malgré tout, les auteurs se piègent eux-mêmes : ils dénaturent une expérience qui peut se montrer, voire se partager, pour en faire un ensemble de propositions dépourvues de signification logique.

 

En fixant les limites du langage Wittgenstein montre qu’il existe des questions qui n’offrent pas de réponse, parce qu’elles sont mal formulées. Il est ainsi impossible de dire l’indicible, pour des raisons strictement logiques. Le Tractatus ne conclut pas en affirmant qu’il n’y a rien au-delà du langage. Il conclut, plus prudemment, en affirmant qu’on ne peut pas dire ce qu’il y a au-delà. On peut toutefois montrer cet au-delà, le « pointer » pour reprendre l’expression des informaticiens.

 

Le retour à Cambridge (le philosophe désenchanté).

Quand il revient à Cambridge, sa réflexion philosophique prend un tour radicalement nouveau: il refuse désormais l’atomisme de Russell qui affirme que le langage est composé de propositions insécables. Il s’attaque à la démonstration qu’il a lui-même faite dans le Tractatus! Les problèmes de philosophie ne sont plus le simple résultat d’un mauvais usage du langage mais sont le résultat de la rencontre de plusieurs registres de langages différents. Cette position, dite du 2nd Wittgenstein, peut sembler plus compatible avec la possibilité d’un monde échappant à la logique, celui de la mystique par exemple.

 

Paul Loubière

PUV (cahier du LEMA, Presses Universitaires de Vincennes, 1997).

 

Nous ne pouvons dignement concevoir la grandeur de ces hautes et divines promesses , si nous les pouvons aucunement concevoir . Pour dignement les imaginer, il faut les imaginer inimaginables, indicibles et incompréhensibles . Essais II,12

Michel Eyquem de Montaigne


 

La connaissance est la voie nécessaire pour arriver à la docte ignorance , celle qui se connait comme ignorance à partir de sascience , celle qui frémit aux frontières de l'indicible; de l'impensable et ou l'invisible nous arrose alors de ses rayons .

Edgar Morin , philosophe .


 

L'univers sonore; onomatopée de l'indicible, énigme déployée, infini perçu et insaisisable. Lorsqu'on vient d'en éprouver la séduction, on ne forme plus que le projet de se faire embaumer dans un soupir .
Syllogismes de l'amertume(1952) Emile Michel Cioran


 

L'indicible soulève globalement deux grands problèmes : la capacité de dire et en ‎l'occurrence plutôt l'incapacité de dire ; mais également le droit de dire et donc ‎corrélativement le devoir ou l'obligation de ne pas dire.

Il semble qu'il existe réellement des sentiments, des opinions, des situations que l'on ‎ne parvient pas à exprimer : c'est l'ineffable, ce qui ne peut pas être exprimé et donc par ‎conséquent ce qui ne peut pas être dit. Cet ontologie de l'ineffable on la retrouve surtout dans ‎le milieu artistique, ainsi Stendhal, comme il l'a écrit dans une de ses lettres, s'évanouit ‎devant différents tableaux et numéros lors d'un voyage en Italie, tant il est touché par ce qu'il ‎voit, mais surtout tant il ne peut exprimer ce qu'il ressent, crier sa joie et pleurer de douleur, ‎mordre le sol de son enthousiasme et laisser son corps inerte, tout ce ressenti, ineffable et ‎donc indicible l'emmène aux frontières de la conscience tant il ne peut les exprimer et les ‎sortir de lui-même. Ainsi l'expansion de la poésie, de la peinture et surtout de la musique ‎tende à prouver cet existence de l'indicible à travers l'ineffable : tout ce qu'on ne peut dire ‎avec des mots, on le traduit par l'art, et qui osera nier qu'il se retrouve sans voix devant la ‎grandeur et la troublante beauté du David de Michel Ange ?‎


 

L'indicible, c'est d'abord ce qu'on ne peut dire ou exprimer. Il s'agit alors de penser une inadéquation entre le langage humain et la pensée. Je peux d'abord ne pas pouvoir dire quelque chose, parce que j'en reste encore à une intuition vague, peu précisée, encore informe. Je ne peux pas dire ce qui n'est pas encore pensée de manière distincte ...

Le trou est une porte ouverte sur l'indicible

Avec son cercle vide, O, le mot TROU terrifie. Il perfore, il découpe une déchirure dans le corps même, dans le tissu du langage. C'est un trou dans la connaissance. Ses lettres retiennent au bord du gouffre (le réel). Il sidère, comme le vide. Il nous confronte aux abysses, comme le matricide (Oreste).

Il y aurait, selon Sartre, un trou antérieur à l'anus, présexuel, qui commanderait un culte (si c'est d'un tel trou que nous naissons, ce n'estpas d'une mère). C'est le culte de ce qui n'est pas (le néant). Peut-être les artistes nous permettent-ils de l'approcher.

Le sexe féminin, souvent vécu comme une tombe gardienne d'un trésor, célèbre, l'inquiétante étrangeté d'un monde de béances.

Victor Ségalen:

«Celui-là même qui en tant que mot de la fin ne peut s’atteindre que dans la mort et doit donc à jamais demeurer celé, encrypté sous la voûte de nos désirs: «Quand le vide est au cœur du souterrain et dans le souterrain du cœur, – où le sang même ne roule plus, – sous la voûte alors accessible se peut recueillir le Nom. Mais fondent les eaux dures, déborde la vie, vienne le torrent dévastateur plutôt que la Connaissance.

Comme nous l’indique un autre écrit de V. Segalen, Ode, le Réel, c’est l’indicible même. On retrouve dans ce poème, cette fonction symbolique de l’idéogramme chinois qui vient représenter l’inaccessible même du désir. Loin d’être un simple ornement exotique, il est l’objet poétique par excellence. Toute poésie n’est-elle pas par définition une langue étrangère dans sa tentative désespérée d’atteindre tout l’infini et l’inconnu du monde? Ainsi ce texte semble être tout entier construit autour d’un signe, le caractère «Ciel» qui est, selon Segalen, l’un des plus purs et des plus beaux:

un homme, jambes déliées et souples, les bras tendus horizontaux sous l’implacable trait plus haut que lui qui le limite ou l’écrase. C’est ce trait, ce dôme, cet arrêt, cette voûte, ce toit du monde, ce toit du front que le poète a prétendu percer.

La barrière est la limite des deux mondes de l’Oblateur et, celui qui reçoit. Elle est hérissée, menaçante mais entr’ouverte. Elle permet cet appel et ce passage au Lieu supérieur. Là-haut, dans ce lieu, un être nu (l’Offrant) s’agenouille devant quelqu’un de plus haut que lui (souffle, esprit, moment, présence aimée ou repoussée). Ce quelqu’un est nu lui-même. Et tout s’accomplit11.

ni battements, ni tablatures, ni mètres officiels, ne contiennent l’indicible qui exige alors d’être dit : l’ode naît. Mais, à peine : elle est disparue, laissant un vide, une chute, une dérobée ; laissant dessous elle le cinglement d’un coup, – ce sillage épuisant. Il y a eu la montée et l’éclat, – le Mot. Et puis soudain le silence, la torpeur, la nuit sans nouvel espoir, sans sommeil. Rien ne retient et ne fixe. Rien d’un accomplissement. L’Ode, qui fut; s’est enfuie; n’est plus

 

 

Un des rêves de Michaux était d’inventer une langue inédite, «une langue universelle idéographique» contenant «neuf cent idéogrammes et une grammaire». Ce rêve il le réalisera partiellement dans Saisir et Par des traits, textes qui mêlent à la fois poésie et signes graphiques. Le propos de Saisir est d’inventer un langage non-verbal comme une sorte de bestiaire inédit:

Qui n’a voulu saisir plus, saisir mieux, saisir autrement, et les êtres et les choses, pas avec des mots, ni avec des phonèmes, ni des onomatopées, mais avec des signes graphiques ? Qui n’a voulu un jour faire un abécédaire, un bestiaire, et même tout un vocabulaire, d’où le verbal entièrement serait exclu?

Rêverie, fantasme où l’écrivain rôde autour d’un objet perdu, qu’il a perdu en rêve. Qu’il rêve comme perdu. La langue, première ou parfaite, qui lui permettrait d’être vraiment poète. Rôdeur vague souvent, incertain de lui-même, autour des signes plus pleins qu’il voudrait, qu’il ne veut pas rattraper. Voyage au cœur des signes où l’expérience réelle du pays étranger, la traversée ou la prise des signes […] ne se distinguent pas toujours de la fiction d’une langue absolue.

Fantasme de la langue ou langue du fantasme, chaque écrivain le conjugue à sa façon dans sa quête éperdue de l’unité perdue. Comme la poésie, il nous rappelle que toute parole est irrémédiablement étrangère au monde, que derrière le mot écrit se cache un autre mot, plus pur, plus complet où l’indicible nous fait signe:

c’est le sentiment de l’invisible qui nous force, paradoxalement à regarder le visible comme s’il n’en était jamais que l’approche. De même, pour l’écrivain, toute parole écrite cache une autre parole, non pas tout à fait insaisissable, mais sans cesse différée et infiniment plus essentielle. C’est vers cette parole qu’il tend.

 


 

 

 

 

 

Le non -dit :

 

C'est ce qui n'est pas exprimé volontairement. Les paroles ne disent pas le pensé mais le corps parle ou se défend de parler .

Il faut le différencier du non -verbal. Celui-ci définit un ressenti qui n'est pas dit du tout (ni en verbal ni en non -verbal) et qui n'est souvent même pas conscient.

C'est là que se trouve la vraie cause des comportements. Par exemple une formulation verbale courtoise (façade sociale) peut s'accompagner de reproches ou de colère non-verbale (quand l'autre nous exaspère). Cette colère, en réalité, est causée par un malaise personnel non dit, qui n'est avoué ni à l'autre ni à soi-même.

 

Selon les circonstances et ceux qui en parlent, il y a une grande diversité de "non-dit(s)". Sous une apparence souvent bénigne, l'expression de "non-dit" peut se révéler soit insipide, soit très perverse. Elle autorise et banalise toutes les méprises, mais aussi toutes les insinuations.

D'un côté, on pourrait donner au "non-dit" une signification commune et générale, plutôt anodine: habituellement, pour vous et moi, pauvres naïfs et crédules de bonne foi que nous sommes, ce ne serait qu'un silence de signification neutre et banale, une absence de mots n'attirant pas spécialement notre attention, car il aurait fallu, pour y prêter attention, que, déjà, d'avance, nous guettions la présence de ces mots attendus, que leur absence nous surprenne et déçoive notre attente. Dans ce dernier cas cependant, posons-nous cette question: sur quoi notre attente serait-elle alors fondée, sinon sur une sorte de procès d'intention monté par notre propre imagination?

D'un autre côté, au contraire, en lui attribuant un contenu supposé, imaginaire (mais ne devant certainement rien au hasard) , on pourra faire du "non-dit" un outil interprétatif potentiellement dangereux parce que par nature irréfutable. Psychologiquement orienté, tendancieux, compatible avec toutes les interprétations, le "non-dit" ainsi inventé (tel un silence artistement peuplé de sous-entendus éloquents pour celui seul qui prétend savoir les entendre et les comprendre) permet d'échafauder tous les procès d'intention qu'on voudra.

Le plus souvent l'interlocuteur du moment, faisant désormais figure d'accusé, ne pourra s'en défendre efficacement: en effet, on le condamnera sur la base de ce qu'il n'aura pas dit (implicitement: qu'il se refusait à dire, mais qu'il aurait dû reconnaître et avouer).

Comment pourrions-nous, très généralement décrire, en d'autres mots, les différentes variétés possibles de "non-dit", pour en montrer, selon les cas, peut-être parfois l'innocence véritable, c'est-à-dire la vacuité, mais bien plus souvent encore, l'absurdité, voire le mensonge délibéré sous prétexte de subtilité et d'ingéniosité?

En première approximation, constatons qu'au sein d'un discours constitué d'une succession de mots distincts formant des phrases, elles-mêmes représentant des idées, des opinions, des sentiments, le "non-dit" est tout ce qui a, ou pourrait avoir, un rapport, plus ou moins direct, avec ces idées, opinions, sentiments, etc., mais que le disant n'a pas prononcé sous forme de mots audibles. C'est donc "tout ce qui n'est pas exprimé" très explicitement, mais dont la définition du dictionnaire postule, en prime, la dissimulation.

Pour une majorité , le "non-dit" est tout simplement ce qui n'est pas dit, précisément parce que ce serait sans rapport avec ce dont on parle et que, justement à cause de cela, on n'a aucune raison valable d'en parler sur le moment ni, a fortiori, de même y penser.

D'ailleurs, pourquoi et comment parlerait-on de ce à quoi on ne pense pas? Car penser, n'est-ce pas aussi une manière un peu particulière de se parler à soi-même dans son "for intérieur", même si ce n'est pas nécessairement en mots? Et si on ne pense pas à autre chose que ce qu'on dit (et se dit), pourquoi faudrait-il toujours et automatiquement en chercher la raison dans la dissimulation?

Si j'entre dans une boulangerie pour y acheter de la farine, la boulangère imagine-t-elle nécessairement que je lui cache pourquoi je ne lui parle pas du pain ni de la levure qu'elle ne demanderait pas mieux que de me vendre, mais dont il se trouve que je n'y pense pas car je n'en ai pas besoin aujourd'hui?

Un autre exemple de "non-dit" est plus plausible. C'est le discours que le politicien tient aujourd'hui devant nous, qui ne mentionne surtout pas le discours qu'il tenait hier, sur le même sujet, devant un autre auditoire, car ce qu'il disait alors contredit clairement ce qu'il prétend maintenant. Replacé dans le discours d'aujourd'hui, celui d'hier peut effectivement être appelé du "non-dit".
l'existence et le contenu du "
non-dit" peuvent être prouvés, puisqu'il suffit, dans ce second cas,

pour débusquer le "non-dit", de confronter deux discours accessibles, prétendument les mêmes, dans un cas celui du jour à celui de la veille, dans l'autre cas ce qui a été dit à ce qui est écrit, et constater les différences.

Mais si, dans une conversation, notre interlocuteur nous disait des choses évoquant pour nous des souvenirs personnels, dont nous saurions que lui-même ne pourrait avoir connaissance, nous viendrait-il à l'esprit d'appeler ces souvenirs le "non-dit" de notre interlocuteur, lui prêterions-nous nos propres souvenirs, simplement parce qu'il n'aurait pas prononcé (et comment l'aurait-il pu?) les mots que nous-mêmes aurions pu employer? Techniquement, pour nous, ces paroles non prononcées pourraient bien être du "non-dit". Mais, puisque nous l'aurions nous-même fabriqué, ce serait notre "non-dit", pas celui de qui nous parle. Et, à la différence des deux exemples précédents, nous ne pourrions en trouver la preuve d'existence que dans notre imagination.

Et comment alors qualifierions-nous le fait d'attribuer d'autorité notre pensée, notre "non-dit" à la personne qui nous fait face, peut-être même en dépit de son incompréhension, de son étonnement, de ses dénégations, puis de son éventuelle indignation si nous lui en faisions part, si nous tentions de lui imposer notre version du "non-dit"?

Nous avons vu plus haut que, de toute évidence, une conversation - entre gens "sensés" et de bonne foi, s'entend - ne pouvait que rester muette sur l'infinité des sujets sans rapport avec l'objet de la conversation. Cette infinité de sujets passés sous silence, personne dans son bon sens ne devrait donc imaginer en faire du "non-dit" car, pour un seul mot prononcé, on devraît alors supposer tout un dictionnaire silencieux de "non-dits", ce qui non seulement serait matériellement impossible (combien de temps devrait-on y passer?) mais serait aussi totalement absurde.

  •  

En philosophie du langage, les indexicaux sont des termes dont la signification dépend entièrement de certaines caractéristiques du contexte dans lequel ils sont prononcés. «Maintenant», «ici», «je» sont des exemples typiques de termes indexicaux: leur sens dépend respectivement du moment, du lieu et du sujet de l'énonciation; au contraire, un nom propre ou un nom commun (par exemple) continue normalement à désigner la même chose s'il est prononcé à deux moments différents ou par deux personnes différentes.

L'éthnométhodologie place l'indexicalité au cœur de sa théorie. En postulant que chaque parole, notion, attitude ou processus de communication observé est indexical, c'est-à-dire potentiellement révélateur de tout un certain contexte, elle opère la distinction entre le fait et l'interprétation du fait qui relève de la réflexivité.


Il existe dans la langue deux types d’expressions:

 

Les expressions objectives sont des expressions dont le sens est univoque, quel que soit le moment où elles sont utilisées ou la personne qui les prononce. Dans un énoncé mathématique tel que " dans un triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des autres côtés " est le cas standard d’une expression objective, dans laquelle chaque terme a un sens précis et unique, indépendant de tout contexte et de tout locuteur.

L’expression objective est indépendante également du temps ou du moment de son édiction.

 

Par contre, l’expression indexicale ne peut être comprise sans un rattachement à un certain contexte auquel elle réfère. Une simple phrase, captée au hasard : " …il l’a mangée… " ne peut être comprise sans une " levée de l’indexicalité". Dans ce cas, les deux premiers mots portent chacun une indexicalité. " Il " sur la personne qui a mangé la " chose " et le pronom " l’ " sur la chose qui a été mangée. Bref, nous ne savons pas.Qui a mangé Quoi. Obtenir des phrases antérieures ou postérieures de la conversation est nécessaire pour donner " un sens " à ces deux termes.

Certains termes ont une indexicalité particulière, en ce sens qu’ils changent de sens à chacun de leur usage. Ces mots, appelés déictiques, sont par exemple, des adverbes de lieu tels que " ici ", " là ", " là-bas ", ou de temps " maintenant ", " demain ", dont l’expression populaire se sert dans l’énoncé de paradoxes comme " demain, je rase gratis ", écrit sur un panneau d’une échoppe de barbier.

 

Du point de vue du procédé linguistique (ou de façon plus générale, sémiotique), l’indexicalité naît de la dissociation entre le signifiant et le signifié. En effet, cette dualité introduite par Saussure permet d’envisager que plusieurs symboles (signifiants) soient synonymes (partagent le même signifié).

Ainsi en serait-il d’une photo de mon chat et du mot chat écrit sur un courriel parlant de mon chat. Réduit à la seule linguistique, on admet donc que plusieurs mots distincts puissent pointer le même signifié. Mais la relation permet également le partage de signifiant. Ainsi, un symbole peut-il agréger plusieurs sens ou significations. Le modèle dyadique est complété plus tard par Charles Sanders Peirce qui ajoute une composante au modèle : le référent, comme archétype du chat que l’on perçoit à travers le mot " chat " ou la photo du chat qui se trouve être également la photo d’un chat.

La relation signifiant/référent est relativement bien perçue par le sens commun. Si je montre la photo du chat à quelqu’un, sa première réaction probable sera de dire c’est un chat, même s’il connaît plus ou moins le mien. La plongée vers la singularité de " mon chat " est obtenue après coup.

Sans aucun mot, les choses et les événements disent beaucoup plus que l'on ne croit. La musique, les couleurs, certaines de nos attitudes, la graphologie, la morphologie même signifient. Regarder une photo de Doisneau, c'est en un instant retrouver tout le souvenir des anciennes écoles.

 

le non-dit qu'oblige la politesse est perçu comme positif par certains, comme négatif par d'autres: "la politesse, c'est parfois l'autre nom de l'hypocrisie".

 

L'autre forme du non-dit c'est aussi la rumeur, le qu'en dira-t-on bref, tout ce qui empoisonne lentement les rapports sociaux pour cause de jalousie, de peur, de bêtise ou de méchanceté parfois.

 

 

Le terme non-dit désigne ce qui n'est pas explicitement dit, ce qui est caché ou implicite dans le discours d'un individu, d'un groupe humain.

 

Une phrase peut également recouvrir des sens différents en fonction.

  • de celui qui la prononce,

  • de l'auditoire auquel elle est destinée,

  • de l'endroit et du moment de son élocution,

  • ou encore de l'intonation de la voix, pour ne nommer que quelques éléments contextuels.

L'indexicalité peut également se retrouver hors du langage. Des comportements et des pratiques particulières individuelles peuvent également être indexicaux. Pour une femme, par exemple, se promener seins nus sur une plage française à la fin du XXéme siècle constitue un comportement normal, mais si elle le fait dans les rues de la ville qui borde cette même plage, alors son acte relèvera de l'attentat à la pudeur et choquera ses concitoyens. Dans un tel cas, c'est la différence de lieux qui constitue l'indexicalité. C'est à cette indexicalité implacable qu'on peut associer différentes règles.

Contrairement à l'indexicalité, la réflexivité est un phénomène observable dans les comportements. Elle influe sur la manière dont chacun interpréte les signes qu'il observe pour construire du sens.

Un même événement donne lieu à une compréhension toujours différente puisque chacun l'opère à partir de son propre vécu.

Les ethnométhodologues évoquent fréquemment la file d'attente comme exemple de ce qu'est la réflexivité: une file d'attente existe parce que des individus y participent, parce qu'ils l'ont tous reconnue comme telle. Le phénomène file d'attente existe parce que la réflexivité de chacun lui en a indiqué l'existence. Cependant, cette perception commune de la file d'attente n'empêche pas que tous aient une image différente de cette même file.

Certains vont par exemple se féliciter de voir une telle discipline dans cette file, d'autres prendront la chose comme une contrainte à leur liberté individuelle, d'autres encore regretteront de ne pouvoir avancer de quelques places sans se faire remarquer.

L'indexicalité est à l'origine de tout phénomène de questionnement concernant une chose perçue. Le contexte continue d'exister en dehors du raisonnement, alors que le sens en est issu et ne vit que par lui. Ce sont par exemple les mêmes étoiles qui ont suscité des interprétations mythologiques, astrologiques, puis astronomiques différentes un peu partout dans le monde. L'indexicalité est ici constituée par le ciel étoilé qui semble quasi immuable, à l'échelle humaine du moins, alors que la réflexivité est ici constituée par la panoplie d'interprétations, souvent irréconciliables, qui découle de son observation.

Peu importe la véracité du sens construit, le sens existe toujours. Le sens, que chacun a la capacité de construire, ne doit pas être compris comme une expression plus ou moins fiable de ce qui se passe en réalité. Il n'est pas une image de la vérité, mais une idée pratique dotée d'une certaine force de conviction.

Le processus de construction du sens peut être illustré par une expérience que Harold Garfinkel a réalisé sur ses étudiants. Ceux-ci devaient rencontrer un éminent psychologue, réputé apte à les conseiller efficacement dans leur choix de vie. Le principe était de passer individuellement devant lui, en lui posant dix questions dont la réponse pouvait être formulée par oui ou non. Ce que les étudiants ignoraient cependant, c'est que le psychologue répondait identiquement oui ou non aux questions en fonction d'une liste préétablie aléatoirement. Dans sa quête de vérité, le cobaye étudiant modifiait ses questions en fonction des réponses obtenues précédemment. Il ne faisait pas grand cas des éventuelles contradictions dans les réponses que le hasard avait pu dicter. Il trouvait toujours une explication, une subtilité lui permettant de rétablir l'équilibre du sens qui se construisait. L'un d'entre-eux demanda par exemple si, en tant que catholique, il serait bon pour lui d'épouser la fille juive avec qui il sortait. La réponse fut non. Il interpréta cette réponse un peu brutale en remettant en cause la problématique soulevée par sa question, considérant que le problème n'était plus celui du mariage proprement dit, mais relevait d'un autre facteur caché derrière la question du mariage. Il n'en choisira qu'un, correspondant à sa propre perception de sa situation. Mais une foule d'autres aurait pu être choisie en fonction de sa réflexivité propre : sa propre acceptation de la religion juive le problème de la religion de leur futurs enfants, sa réelle envie de s'engager dans le mariage, etc.

La très grande majorité des étudiants qui vécurent cette expérience s'estima satisfaite de la prestation du psychologue, alors que les réponses données auraient aussi bien pu être déterminées par une pièce de monnaie et dix tirages de pile ou face.


 

C'est un travail purement réflexif qui leur a permis d'établir un sens, alors que l'indexicalité, le support de leur réflexion, n'en portait aucun.

Illustration : la méthode documentaire d'interprétation

On pourrait résumer l'indexicalité comme l'ensemble des signes objectifs attachés à un phénomène et le désignant comme objet unique, alors que la réflexivité serait le résultat d'une culture particulière, chacune s'articulant à l'autre dans un rapport chronologique où le sens se construirait au vu du contexte puis avec la seule aide du processus d'interprétation réflexif. Comme nous le verrons un peu plus loin, il s'agit là d'une simplification car les deux processus semblent en fait intimement liés. Ce mécanisme cognitif est très répandu. Un exemple dynamique résiderait dans le dialogue suivant :

"Connais-tu Hopopop RPG?"

"Non..."

"Alors, le maître dit: «Qu'est-ce que vous faites?»"

"On va à l'auberge"

"«Hopopop, vous êtes à l'auberge.»"

Ce petit dialogue, énoncé tel quel, devrait en plonger beaucoup dans des abîmes de perplexité, car les indications indexicales sont réduites. Les amateurs de carambars auront éventuellement reconnu la forme d'une devinette. C'est la première étape de la méthode documentaire d'interprétation. On reconnaît une structure connue (ou Pattern en terme ethnométhodologique) à laquelle on peut tenter de raccrocher le texte. Celui-ci passe alors du statut de texte à celui plus précis de devinette. On peut alors présumer qu'il s'agit sans doute de quelque chose de drôle, la suite de la réflexion consistant entre autres à trouver un sens amusant à ce petit monologue.

Un rôliste (c'est-à-dire celui qui pratique le jeu de rôle)a accès à plus d'informations par le fait même de sa réflexivité. Il pensera que RPG sont les initiales de Role Playing Game (jeu de rôle en anglais). L'évocation d'un maître l'orientera encore plus vers cette voie. L'évocation d'une auberge, lieu incontournable des jeux médiévaux fantastiques, achèvera de le convaincre. L'association de ces trois éléments viendra renforcer une première hypothèse. La construction finale du sens se fera donc en rapport avec les jeux de rôles. Pourtant, la devinette ne sera sans doute compréhensible que pour certains rôlistes et ne les fera probablement pas tous rire. Ceux qui jouent des parties consistant à combattre les monstres, éviter les pièges et amasser les pièces d'or et les points d'expérience ne comprendront probablement pas. L'auberge est simplement une formalité de début de partie pour arriver au donjon, là où se passe l'action. D'autres, jouant dans un sens plus théâtral, y verront peut-être la «flemme» du maître à décrire des moments pas très importants du scénario, quitte à rogner un peu sur l'ambiance qu'il pourrait créer en s'intéressant à ce moment particulier de l'histoire. D'autres encore, qui ont une haute opinion de leur façon de jouer, se railleront du premier type de joueur qui n'attend qu'une chose: aller droit à l'action pour taper, éviter et amasser.

Dans ces trois cas, l'indexicalité n'est en partie accessible que par le biais d'une évaluation de l'auditeur. Il va estimer en quoi il s'agit d'une blague et en quoi elle se rapporte au jeu de rôle. Un non rôliste qui sait que la personne s'exprimant pratique ce type de jeu pourra éventuellement associer la blague à l'activité « rôlesque ». S'il ne la comprend pas, il aura toujours la possibilité de créer un sens : les rôlistes sont des malades mentaux qu'on ne peut pas comprendre, les jeux de rôle sont une secte dont le langage est codé... Il peut tout aussi bien ne pas faire ce lien et chercher un sens ailleurs – par exemple, en notant que RPG est (entre autres choses) le nom d'une arme antichar russe...

Cet exemple montre également que l'indexicalité ne constitue pas une donnée apparente d'un phénomène. On ne peut pas dresser la liste exhaustive des situations indexicales et certaines ne se comprennent qu'à travers un processus réflexif qui n'est pas accessible à tous. La construction du sens s'opère par le biais de l'élaboration d'un système d'hypothèses et de recherche de la vérité où l'on essaie de faire coller des signes que l'on perçoit à un sens possible de la situation.

 

 

Ces non -dits peuvent induire en particulier de la manipulation

 

Les interventions directives sont plus ou moins fortement structurantes; en d’autres termes, elles sont des pressions visant à installer chez l’autre une certaine structure, souvent à partir de très bonnes intentions. Elles renvoient à un discours de base qui pourrait être:

"Ce que j’en dis, c’est pour ton bien! Je sais, moi, ce qui est bon pour toi!"


 

Un jugement est émis qui concerne les catégories du beau, du bien ou du vrai. Le discours comporte une approbation ou une réprobation, parfois une culpabilisation.


 

Dans le grand public on est au mieux sensible au risque des formulations clairement dévalorisantes du style "Vous n’êtes qu’un voyou!" ou "Vous n’êtes pas sérieux"... Mais le besoin d’approbation qui sera éventuellement satisfait par des marques positives comme "C’est vraiment très généreux de votre part"; "Vous avez eu raison de..." peut nous rendre aveugles à l’installation ou à la consolidation d’une dépendance.


 

Si dans un entretien d’aide d’une heure, j’ai exprimé mon approbation à deux reprises, ma neutralité ultérieure sera reçue comme réprobation probable ou certaine et le discours de mon interlocuteur en sera infléchi voire stérilisé.

La distinction entre jugements de valeur et ressentis (positifs ou négatifs) est très importante. Il suffit pour s’en rendre compte de comparer:

Vous vous habillez avec beaucoup de goût / J’aime beaucoup les coloris de ce manteau.

Quel navet, ce film! / Je me suis beaucoup ennuyé.

Vous avez tout à fait raison! / Je suis totalement de votre avis.

Tu es vraiment agaçant! / Je sens mon agacement quand tu fais ça...

Dans bien des cas, on présente comme une réalité objective ce qui n’est que subjectivité: L’enfant qui fait des grimaces n’est pas agaçant mais moi, je peux être agacé... Rien ne m’autorise à vous dire que vous avez ou que vous n’avez pas de goût, que vous avez ou que vous n’avez pas raison, car ce serait m’arroger un statut d’expert suprême, d’arbitre (autorisé par qui? sur quelle compétence?) mais j’ai le droit d’exprimer mon accord ou mon désaccord, mon plaisir ou mon déplaisir face à votre tableau, sans oublier cependant que je vais toucher à votre territoire d’implication...

La confrontation est une variante intéressante du jugement de valeur négatif. Dans la confrontation, l’accent est mis sur une contradiction entre un principe affirmé et un comportement, entre position actuelle et position antérieure, etc.

"Tu dis que... mais cela ne t’empêche pas de..."; "Hier, tu ne disais pas ça"; "Tu te contredis..." "Il faut savoir ce que tu veux! Un jour tu dis blanc et le lendemain, tu dis noir!" "Tu avais promis pourtant..."

Le confrontant se place en position haute, met le nez de son interlocuteur dans ses contradictions et le somme d’en sortir au plus tôt. Cette sorte d’intervention peut apporter quelque gratification de pouvoir mais elle pousse le confronté (j’allais dire : l’accusé) dans des attitudes défensives peu propices au changement. Cependant s’il existe un contrat de confrontation clair, si les rapprochements énoncés ne comportent aucune dévalorisation...

La manipulation elle, est une manoeuvre souterraine par laquelle une personne, le manipulateur, s’efforce d’obtenir - sans le demander directement - un certain comportement d’une autre personne, le manipulé.

La flatterie est la manipulation la plus connue mais il en existe beaucoup d’autres: culpabilisation, évocation du jugement de tiers, etc.

La provocation

"Si tu ne viens pas tout de suite, Maman va te laisser là...”

La petite ne veut plus avancer, et la mère croit trouver là un argument irrésistible. Il le sera peut-être si l’enfant connaît déjà, pour l’avoir vécue, la souffrance de l’abandon. Dans ce cas, la tentation sera grande pour les parents, d’installer ce terrible martinet symbolique et avec lui une permanente angoisse d’abandon qui la rendra manipulable plus ou moins définitivement.

Des messages insincères sont adressés à l’autre dans le but de le faire réagir. L’efficacité éventuelle dans le très court terme, de ce type de manipulation, comporte un prix énorme du côté de la confiance en soi et en l’autre.

Dans la formation et la thérapie

Certains apprentis thérapeutes, désireux de mobiliser une réaction agressive chez une personne très inhibée, croient habile de l’injurier et constatant que cela ne provoque pas la réaction attendue, ils s’imaginent qu’en forçant la dose, ils vont réussir alors qu’ils ne font qu’alourdir l’inhibition de celui qu’ils prétendent aider.

Dans "Bonne chance, Monsieur PIC", Guy BEDOS joue (magnifiquement) le rôle d’un chômeur du style chien battu que des formateurs prétendent transformer en jeune loup dynamique. Pour y parvenir, ils utilisent tout l’arsenal du parent castrateur, y compris une succession de gifles de plus en plus fortes. Comme c’est justement ce que Monsieur PIC a toujours connu, son côté chien battu s’en trouvera seulement renforcé...

Interprétations

Parmi les interventions directives, l’interprétation mérite un traitement de faveur en raison de sa puissance particulière.

L’interprétation, c’est le fait de donner une signification claire à une chose obscure (ou une signification obscure à une chose claire ou encore une signification obscure à une chose obscure). Tout peut donner lieu à interprétation : les actes, les paroles, un lapsus, un oubli, un silence, un rêve, un accident, une souffrance du corps, une parabole, le vol d’un oiseau, la forme des nuages, une carte retournée, l’aspect des entrailles du bélier égorgé, une prédiction très ancienne, etc.

En fait nous passons tous notre vie à interpréter: Le sourire de celle-ci, l’air soucieux de celui-là... Devant un ciel qui soudain s’assombrit, si je me contente de sortir mon parapluie ou de presser l’allure, il s’agit d’une interprétation commune, banale en ce siècle prosaïque. Si par contre j’en déduis que le Ciel est en fureur, que la foudre vengeresse va s’abattre sur nous et qu’il faut trouver au plus vite le coupable à sacrifier pour apaiser le céleste courroux, cette interprétation, dangereuse au temps de Sophocle, surprenante pour le climatologue et le grand public d’aujourd’hui, susciterait au plus notre compassion.

Quand on disait qu’un enfant avait le diable dans le corps (une façon moderne de dire qu’il était possédé du démon), la conclusion pratique était qu’il fallait chasser ce diable, et l’hésitation portait plutôt sur les moyens: fessée, fouet, férule ou exorcisme? La fessée déculottée et le fouet procuraient de grandes satisfactions aux éducateurs et pouvait orienter pour la vie entière la sexualité de l’enfant, comme on le sait par exemple grâce aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau.. Mais l’exorcisme semblait plus cohérent puisqu’il consistait avant tout en une éloquente apostrophe en latin de l’homme de Dieu à l’adresse du démon visiteur, latiniste lui aussi fort heureusement!

Si l’on écarte les prestations d’amateurs, on remarque très vite que les objets interprétés sont plus ou moins spécifiques d’une profession donnée: aux voyantes la carte retournée, aux anciens augures, le vol d’un perdreau ou les entrailles d’un poulet, aux prêtres des religions monothéistes le réveil du volcan ou un désastre militaire, à Joseph et plus récemment aux psychanalystes, les rêves déclarés "voie royale de l’inconscient"...

Disposer d’un savoir (vrai ou faux) sur l’autre, son passé et son avenir, constitue un élément de pouvoir et les professionnels qui s’affirment comme détenteurs de ce type de savoir, ont une position d’autant plus forte que la population est plus crédule.

L’aventure d’Œdipe est exemplaire de ce point de vue: Pour qu’il en vienne à tuer son père et épouser sa mère, il a fallu les interventions de deux oracles. A Laïos violeur d’un adolescent qui se suicide, le premier annonce que s’il a un fils, celui-ci le tuera et épousera sa mère. C’est parce qu’il prend au sérieux cette prédiction que le couple décide l’assassinat du bébé. Sauvé par le serviteur chargé du contrat, Œdipe grandit dans une autre famille loin de ses géniteurs.

Devenu jeune homme, il est informé de la prédiction par un second oracle. Lui aussi malheureusement prend au sérieux la prédiction. L’idée de tuer son père et d’épouser sa mère lui fait horreur et pour rendre impossibles de telles actions, il décide de partir loin de ceux qu’il a toujours considérés comme ses vrais parents. C’est ce souci puissant de se comporter en être humain qui le ramène vers ses géniteurs.

Ce drame oedipien plein de rebondissements peut servir d’illustration au mécanisme de la prédiction créatrice. On peut aussi y voir l’illustration de l’ingénieuse perversité des divinités anciennes. Pour punir Laïos, il y avait des procédés plus directs, plus économiques et plus rapides. Mais ces divinités encore rudimentaires apprécient de punir le père dans le fils et par le fils...

Les interprétations véhiculent le plus souvent jugements de valeur et manipulations. Les plus habiles restent dans un flou gros de sous-entendus.

Tu devrais te demander pourquoi ton père a quitté la maison... Il n’y a pas de hasard: Si tu as perdu ton boulot, c’est bien que, quelque part, tu ne voulais plus continuer... Je suis sûr que tu as fait exprès de tomber malade...

Enjeux accrochés

Dans la masse des interprétations-pressions, les enjeux accrochés constituent un sous-ensemble particulièrement intéressant. Il y a enjeu accroché, lorsque d’un comportement (ou de son absence), je déduis abusivement un sentiment, une qualité (ou son absence). La famille et le conjoint sont t évidemment un territoire d’élection pour ce type de manipulations:

Si tu aimais vraiment ta mère, tu chasserais immédiatement cette fille! Intelligent comme tu es, si n’étais pas si paresseux, tu serais toujours premier de la classe!" "Encore un verre cassé! Tu me dis que c’est le chat! Et tu as pensé que j’allais croire une chose pareille ? Tu me prends vraiment pour un idiot!"

Qui veut battre son fils, l’accuse d’insolence.

Dans ce dernier exemple, on peut imaginer ce qui a précédé et ce qui suivra: Rendu maladroit par la peur, pris en faute, l’enfant invente à la hâte un mensonge dont la grossièreté s’explique, non par le mépris pour le parent, mais par la terreur qui paralyse presque totalement sa capacité de réflexion. L’interprétation accusatrice, qui ne donnera lieu à aucune vérification, n’intervient que comme brève légitimation de la raclée administrée sans autre forme de procès. La raclée elle-même accroîtra encore un peu plus cette peur qui contraint tant d’enfants à mentir et à casser. Elle est comme une semence, promesse de nombreuses raclées à venir...


 


 


 


 


 


 


 


 


 

Un exemple du dit, non dit et de l'indicible:


 


 


 

 

Alice ferney les autres acte sud 2006

 

 

 

Lors d’un repas en famille et entre amis pour l’anniversaire de Théo, le fils cadet, son frère Niels lui offre un jeu de société : Personnages et caractères.

C’est l’occasion pour chacun de se découvrir à travers le regard des autres dans le cadre d’une expérience qui risque de ne laisser personne en ressortir indemne.

Ce qui fait l'originalité des Autres , c'est que l'auteur a eu la bonne idée de segmenter le livre en 3 parties :

 

1 Choses pensées ; la première raconte la soirée telle que chaque protagoniste la perçoit nous donnant accès aux pensées de chacun des personnages,

 

2 ce qui est dit: la deuxième, composée exclusivement de dialogues, telle que les paroles sont prononcées , se concentre sur les paroles de chacun.

 

3 Ce que les autres entendent la troisième dans une narration presque omnisciente, telle que la voit un narrateur externe . Elle nous montre la façon dont quelqu’un se perçoit et la manière dont il est perçu par les autres qui diffère complètement. Alice Ferney nous démontre que personne n’a jamais toutes les clés en main pour comprendre une situation, un comportement ou une autre personne, aussi proche soit-elle.

 

Les trois se complètent, se troublent, se chevauchent au gré des distorsions que la transcription inflige à la réalité.


 

 

Extraits :


 

Moussia

Nous sommes tellement remplis de mots qu’il nous faut absolument parler : comme s’ils étaient des oiseaux à libérer, comme s’il fallait faire le vide avant de laisser venir en nous d’autres mots. Nous parlons, nous parlons : les uns aux autres, les uns contre les autres, les uns des autres. Les mots s’agitent inutilement entre nous. Ceux que nous osons dire. Ceux que nous gardons pour nous. Ils sont tous là. Nous les avons sur le bout de la langue, au bord des lèvres, derrière la paroi du front, dans la tête. Souvent nous les avons déjà dits et nous les répétons. Ils ne s’usent pas, ils gardent leur pouvoir de transformer, de blesser, ou d’illuminer.

Oui ! Nous sommes avec les mots comme des poissons dans l’eau. Nous vivons dans la mer des mots comme dans la mer des autres. Et peu à peu nous viennent des écailles protectrices, des nageoires pour fuir, des dents pour mordre...

J’ai pleuré tout à l’heure dans la voiture en pensant à cette petite boule. Ce n’était pas elle qui provoquait mes larmes, c’était penser aux mains de Luc autrefois sur mes seins. je dis le mot autrefois et cela m’émerveille. Ma vie est assez longue pour contenir un autrefois, un temps ancien et révolu, une architecture de moments qui n’a plus cours...

Je m'inflige et subis la tyrannie du regard des autres, ils croient nous connaître, ils nous imposent ce qu'ils s'imaginent, ignorant résolument qu'ils ne sauraient tout découvrir. Les autres, ils prétendraient pour peu nous dire qui nous sommes, sous ce vieux prétexte existentialiste que seuls nos actes écrivent notre identité".


 

Fleur


«Je crois que personne ne me prend au sérieux en partie parce que je m’appelle Fleur. C’est un prénom que je trouve ridicule. Si je m’appelais Geneviève ou Clara, ou Hannah, Simone même, les gens me verraient autrement.

Le passé ne se range pas dans une boite, ou bien cette boite n’a pas de couvercle. Le passé en nous se diffuse, se perpétue,nous configure, nous tord. Mon passé, ce joug,
cette désolation, ce démenti, un poison qui creuse des trous dans le présent.»

Ce roman polyphonique, où chacun livre ses pensées intérieures avant que nous assistions aux échanges proprement dits, montre la fragilité des relations entre les êtres et surtout le décalage entre ce qu'on pense être et la vision que les autres ont de nous. Car si certains se réjouissent a priori de découvrir ce que les autres pensent d'eux, il n'en reste pas moins que cela peut se révéler une opération dangereuse. En effet, "Qui a déjà imaginé les opinions sévères que portent sur lui même les compagnons qu'il se croyait acquis ?".


 


 

"Ceux que nous choyons, protégeons et éduquons, nous laissent isolés au dessus d'eux, dans ce territoire du contrôle et de la maîtrise où ils nous croient. Et jamais nous ne les détrompons, jamais nous n'avouons que nous ne savons pas, que nous avons peur, que nous sommes parfois dans l'indifférence et la stupeur et que nous leur tenons la main non pas seulement pour eux mais aussi pour nous."


 


Les autres aussi se taisaient. Et ce bruissement que font les interrogations partagées côte à côte sans qu'on les formule parcourut le petit groupe : une agitation des esprits dont le silence produit une rumeur indistincte, parce que les corps répercutent l'infime mouvement du questionnement intérieur. «


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

Nous en viendrons donc à essayer de dire



Je t'aime

.

 

 

 

Philosophie magazine avril 2011

 

Philippe Chevalier (philosophe):

Comme l'exprime le romancier catholique Julien GREEN au XX eme siècle :» le mystique et le débauché volent tous deux aux extrèmes et cherchent l'un et l 'autre à sa manière , l'absolu» Ecrivain fasciné par la cruauté, Georges Bataille explorera ce même basculement , mais dans l'autre sens , celui du bien vers le mal , offrant là un jansénisme inversé . . Du platonisme au romantismen e, passant par la mystique chrétienne, l'amour dépasse toujours infinimement l'amour. Il vit d'un excès qui empêche de compter correctement 1+1+3 . peu importe que le 3 soit le Dieu chrétien, , le Beau platonicien ou un vague sentiment d'absolu, l'erreur de calcul fait toute la richesse et l'ambiguité de cette expérience si anciienne et si moderne, celle d'un sentiement à la fois grave et léger , emporté par un absolu dont il est l'origine et la destination.

 

 

 

 

Nicolas Grimaldi (Professeur émérite à la Sorbonne; Métamorphoses de l'amour, Grasset )

Roland Jaccard»les gens qui s'aiment n'ont pas besoin de se le dire» . La preuve en est que ce genre de déclaration a bien plus souvent pour objet de susciter l'amour de la personne que l'on convoite que de lui révèler celui qu'on éprouve . Parce que l'moure est coytagieux , on compte sur celui que l'on déclare éprouver pour provoquer celui dont on espère profiter . ..

 

André Comte-Sponsville:(philosophe)

eros , philia agapé l'amour qui prend, qui ne sait que jouir ou souffrir, que possèder ou perdre; l'amour qui se réjouit et partage , qui veut du bien à celui qui nous en fait; enfin l'amour qui accepte et protège, qui donne et s'abandonne, qui n'a même plus besoin d'être aimé .

Je t'aime de toutes ces façons : je te prends avidemment, je partage jopuyeusement ta vie, ton lit, ton amour, je me donne et m'abandonne doucement . Merci d'être ce que tu es : merci d'exister et de m'aider à exister !

 

 

Ruwen Ogien ( Penser la pornographie PUF 2003) La phrase» je t'aime «décrit elle une sensation'comme quand on dit j'ai faim, j'ai soif, une façon habituelle de se comporter , une disposition(je ne suis pas tjrs fidèle mais jamais malhonnête)?

Et si les mots je t'aime ne visaent pas à décrire un état du monde mais à le faire aller dans une certaine direction . Si c'était seulement des mots pour séduire, persuader, rassurer, obtenir quelque chose en retour ( une relation sexuelle, un enfant, un engagement, etc).

 

Finalement à quoi sert il de dire «je taime? A décrire le monde? A le changer? Un peu les deux en même temps? Perdu dans ces réflexions, j'oublie généralement de répondre, ce qui ne veut évidemment rien dire de l'état de mes sentiments . P41

 

 

 

Gilles Deuleuze

«direje t'aime au lieu de dire je te désire, c'est se proposer une tâche infinie «

 

Jean Luc Marion (philosophe et académicien )«personne ne peut être certain d'aimer pour toute sa vie mais dire je t'aime exclut néammoins qu'on y mette la moindre limite temporelle. Si vous disiez à quelqu'un « je t 'aime pour tellle période , pour une durée limitée , autant vaudrait dire je ne t'aime pas . Elle engage toujours d'une certaine manière à définir l'éternité .

Louise de Vilmorin :

« je t'aime pour toujours, ce soir»

 

John R Searle ( philosophe specialiste du langage; liberté et neurobiologie grasset 2004) quand dire c'est (presque) faire «on peut susciter ou du moins, renforcer notre état amoureux en le déclarant . D'après La Roche Foucauld , il ya des gens qui nauraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l amour ? Peut être ne seraient ils jamais tombés amoureux s'ils n'avaient pas dit je t'aime . Or l'echec le plus cuisant qui est aussi le plus fréquent, intervient quand les sentiments ne sont pas réciproques. On se dit je taime mais chacun entend par là quelque chose de différent .

 


 

Alice Ferney, La Conversation Amoureuse


 

[Elle] était dans ce trouble heureux que beaucoup de femmes éprouvent à être sexuellement admirées. C’était un plaisir primordial et intense: une jouissance de vanité. Elle existait comme une femme. Un intérêt pour cet homme s’était piqué en elle du moment qu’il l’avait regardée. Qui oserait se demander si les femmes ne tombent pas amoureuses par mimétisme?


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

conclusion :


 


 


 

Alors que le monde fond avec nos sentiments, nous voilà face à notre vérité et malgré tous les signes, tous les encouragements, toutes les possibilités, nous restons sourds face au précipice qui se dresse devant nous.

Au lieu de ca, nous préférons continuer à donner corps à nos illusions comme si nous avions besoin d’elles pour nous définir. Tous les progrès, toutes les étapes franchies ne serviront strictement à rien si l’on demeure incapable de s’émanciper de ses propres envies qu’elles soient futiles ou nobles en apparence. Le propre de l’homme tel qu’il est aujourd’hui est de détourner les faits tels qu’ils sont pour engendrer une interprétation biaisée de la réalité, dès lors que celle-ci commence à remettre en question les châteaux de cartes sur lequel nous bâtissons presque tous nos propres existences.

L’un des outils les plus répandus pour ce faire consiste à détourner le sens des paroles, des mots, de la communication. Par exemple l’on dit d’une personne qu’elle est une bonne épicurienne si celle-ci apprécie les arts de la table alors qu’Épicure s’était simplement borné à expliquer que seuls les besoins nécessaires étaient indispensables et que le reste importait bien peu en fait. Voilà comment en fait nous avons transformé cette sagesse, en une immense fête qui doit nous permettre d’assouvir tout ce que l’on veut, quand on le veut, sans se soucier des conséquences. L’amusement est donc devenu un but au lieu de rester un outil permettant le bien être. Il me semble difficile, dans ces conditions - et je ne parle pas pour les plus jeunes qui auraient bien tort de passer à côté de l’insouciance que leur jeunesse autorise - de s’épanouir durablement en ayant comme unique gouvernail ses désirs, car finalement, est-on vraiment certain de l'origine de ses propres désirs?...



 


Les souvenirs-écrans dissimulent l'essentiel, le cardinal, le généalogique : derrière le miroir se trament de plus rudes enjeux que devant, par-delà le tain se jouent les scènes primitives, les tragédies, les monstruosités qui donnent naissance à l'écriture - roman ou autobiographie, romans fictifs ou vrais, autobiographies fautives ou véridiques, romans autobiographiques ou autobiographies romanesques, peu importe... Là où crépite la lumière se prépare un meurtre, un crime presque parfait, mais à côté. Tout ce qui se dit ou s'écrit cache d'abord, masque, refoule, et exprime secondairement. Quand ici un auteur écrit, là il étouffe un cri.

L'histoire montrée vaut moins que l'histoire cachée - et que je conserverai cachée. Plus je parle, moins je dis ; plus je raconte le racontable, mieux je dissimule l'indicible qui doit le demeurer. L'autobiographie protège ce que l'on doit maintenir sous le boisseau, puis sous la cendre, coûte que coûte. Le bruit fabriqué par mes soins en un lieu autorise une diversion qui permet ailleurs le silence auquel je tiens plus que tout. Et ce bruit n'est pas volontaire, il suppose une généalogie inconsciente, une impulsion aveugle, une force brutale et un précurseur sombre. L'autobiographie surnage, en partie émergée de l'iceberg. Mais sous l'eau se jouent des combats titanesques entre des courants monstrueux.

 

Michel Onfray, l'archipel des comètes . Grasset

 

 

«Selon qui les dit et les entend, les mots changent de sens . . Il en va de même des silences entre les mots, silences auxquels certains qui les écoutent substituent des mots qu'ils choisissent, inventions personnelles tirées de leur imagination.»

Annie Ernaux, L’usage de la Photographie

 

"Je pensais à ces choses comme je lisais la psychanalyse de Freud; ce n'est qu'un art de deviner ce qui n'est point."
Alain, Propos "Signes ambigus", 17 juillet 1922


 

«Connaître l’autre c’est avoir saisi le rêve intérieur qu’il fait de lui-même, pas seulement avoir vu qui il se figure être, mais savoir qui il aspire à devenir..
Comme sont subtils et nombreux, et lourds à porter, nos fourvoiements, et pensées secrètes, nos espérances inavouées, les gestes que nous attendons d’autrui, ceux que nous en retenons, les mots que nous voulons entendre, ceux que nous entendons et qui n’ont pas été dits! Et c’est dans le désordre qu’ils sèment en nous que nous nous donnons pourtant la réplique, sans rompre le cours de la conversation du dehors, et taisant résolument celle du dedans, que nous menons avec nous-mêmes, et qui fait de nous des menteurs.»

Alice Ferney, La Conversation Amoureuse


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